Annie Ernaux a clôturé le festival littéraire Passa Porta le dimanche 26 mars 2017. Y saline Parisis, journaliste, a interrogé l’auteure lors d’un entretien d’une heure. La rencontre a eu lieu au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles à l’occasion de la parution de « Meisjesherrinering », traduction en néerlandais du dernier ouvrage de l’auteure « Mémoire de fille« .
En prologue, Virginia Efira a lu quelques pages du premier chapitre. Sa voix chaude, parfois susurrante, a plongé les auditeurs dans la confidence. Tandis que l’actrice lisait, sur un écran, les phrases traduites en néerlandais défilaient. L’on pouvait entendre la voix élégante d’Annie Ernaux à travers la construction de la langue néerlandaise.
Autofiction
Annie Ernaux est l’écrivaine de l’auto-fiction, la reine de l’égotisme. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages depuis plus de 30 ans. Dans chacun de ses livres, elle revient sur des faits de sa vie intime qu’elle transforme en une expérience sociale qui vaut pour tous.
Tout est sujet d’écriture : la vie de ses parents, ouvriers ou petits commerçants en Normandie (« La place », « La honte »), l’émancipation de la jeune femme comme agrégée de lettres, son avortement clandestin (« L’événement »), une passion amoureuse pour un amant russe (« Passion simple »), son cancer du sein (« L’usage de la photo »).
Ou sa première expérience sexuelle et ses terribles conséquences, dont elle n’avait jusqu’à présent jamais traité, et qui font l’objet de ce livre « Mémoire de fille ». Durant l’été 1958, la jeune Annie travaille comme monitrice dans une colonie de vacances pour enfant. Elle se prépare à mener des études d’institutrice.
L’expérience est vécue dans la douleur, la honte, et la sidération. Un jeune homme la déflore violemment, la jeune fille ne comprend rien, le groupe de moniteurs la rejette avec moquerie. Plus tard, elle renonce à des études d’institutrice, ne connaît plus de menstruations pendant plusieurs années, et part occuper un emploi de jeune fille au pair en Angleterre. Là, se dessinera, dans le désœuvrement et la solitude, le destin d’une écrivaine.
Dans l’œuvre de Annie Ernaux, il n’avait jamais été question de ces faits. 1958 est l’année de référence, ce « trou inqualifiable », dit-elle, le vide autour duquel tourne son existence, son œuvre.
Ceci n’est pas un roman
« Mémoire de fille » n’est pas un roman, déclare-t-elle., même si le livre prend des aspects de roman d’apprentissage. Comme le titre l’indique, le récit est une œuvre de mémoire. À l’opposé des romanciers qui voient par imagination, Ernaux revoit grâce à la mémoire, dans un travail difficile de réminiscence. La vérité s’échappe, les faits anciens se dérobent à la pensée.
Loin du déballage de sentiments, avec une grande méfiance pour l’expression d’une affectivité, elle montre les signes de l’émotion qui anime une jeune fille à cet âge, en 1958. Elle montre, expose sans surexposition un jeu avec le vivant. D’autant plus difficile que les protagonistes de cette histoire vivent encore, à commencer par l’auteur. Puis H., cet homme dont elle parle : une recherche sur internet le décrit comme un vieillard de 76 ans, qui a fêté récemment ses noces d’or.
Du particulier au plus général
Annie Ernaux traite de l’intime, jamais du privé, et revient sur les années de jeunesse, grâce à une juste distance posée entre elle (la jeune fille) et je (l’écrivaine). Cette dissociation permet d’écrire sur une vie singulière, de parler d’une expérience personnelle avec des résonnances plurielles (l’environnement, l’époque, la société). C’est tout l’art de l’auteur : mêler intime et général, une vie particulière exposée dans un roman social.
Annie Ernaux nous mène du plus petit à l’infiniment grand. Elle est une femme, rien qu’une femme, à l’égal de toutes les femmes. De tous les êtres mêmes, quel que soit leur sexe ou origine sociale.
« Le livre est un miroir troublant », dit-elle : à la fois un récit qui donne un reflet flou de ce qu’est la vie, et une œuvre qui ne cesse de troubler son lecteur.
Quelques questions et réponses
Comment Annie Ernaux a ressenti la lecture de son texte par Virginie Effira?
Elle salue la lecture de l’actrice en signalant la transsubstantiation de ses propres mots. Il y a plein des secrets dans une vie et l’écriture sert à y pénétrer.
Pourquoi a-t- elle attendu si longtemps avant d’écrire à propos de l’été de ses 18 ans?
Ce texte soulevait la difficulté de transmettre quelque chose d’un monde à jamais disparu. Entre l’année 1958 et aujourd’hui les familles, les mentalités ont changé. La honte, néanmoins, reste intacte, elle ne disparaît pas. Pour résoudre ce problème, l’auteur a dissocié le moi actuel (celui de l’année 2012, qui est l’année de l’écriture) du soi de la jeune fille de 1958, appelée « elle ». « Mémoire de fille » est écrit à deux voix, aux première et troisième personnes.
Née dans un milieu dominé, selon ses propres mots, l’écrivaine entrecroise son vécu avec l’analyse sociologique. Mémoires de jeune fille expose quatre thèmes :
- L’éveil à la sensualité et à la sexualité d’une jeune fille de 18 ans en 1958 ;
- La domination masculine qui s’exerce dans la figure du jeune homme qui initie l’héroïne.
- La honte – thème récurrent dans l’œuvre d’Annie Ernaux. « Mémoire de jeune fille » parle de la honte d’avoir été utilisée comme un objet de plaisir, en plus de la honte de son milieu social d’origine.
- La recherche du sens de la vie, notamment l’écriture.
Est-ce que Annie Ernaux a vécu le risque dans le but d’écrire?
Non le risque a été vécu par Annie Ernaux bien avant d’écrire. Elle prit le risque par insoumission aux dictats de son époque. La lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir deviendrait une œuvre libératrice pour elle.
À propos de la mise en danger, l’écrivaine nous dit qu’il ne s’agit pas exclusivement d’aborder des thèmes scabreux, il s’agit aussi de la mise en forme de ces dernières. Dans sa vie, Annie Ernaux a vécu des choses simples, dont elle s’efforce d’extraire un sens essentiel et l’élément qui pourrait être commun à tous.
Comment réagit –elle quand elle lit ses propres textes ?
Une fois qu’Annie Ernaux les juge bons, une sorte de contentement apparaît. Elle se demande sans inquiétude comment le lecteur réagira. Elle le voit plutôt comme une incertitude.
Est- ce que Mémoire de fille est un roman?
Non, car « Mémoire de fille » reflète son vécu. Elle n’y introduit pas de fiction.
À quel moment a- t-elle ressenti le besoin de revenir sur son passé?
Annie Ernaux a constaté ce besoin à partir de 45 ans. Du fait d’être la maman de deux garçons, elle a été placée le plus sensiblement, et même de façon flagrante, dans une période donnée.
Qu’elle est la fonction du livre selon Annie Ernaux?
Le livre a plusieurs fonctions, mais celle d’arracher le lecteur à son moi est prépondérante. Le vrai moi ne se trouve pas exclusivement dans la personne; il est aussi en dehors, dans le regard de l’autre.
Commentaires récents