Guerre et Térébenthine – Stefan HERTMANS

« Le souvenir le plus vif que j’ai de mon grand-père est celui de la plage d’Ostende : un homme de soixante-six ans, tiré à quatre épingles dans son costume bleu nuit. » (p. 15)
Ainsi débute ce roman de la vie d’Urbain Martien, vie faite de souffrances. Orphelin de père et issu d’un milieu modeste, il dut travailler dans les fonderies avant de suivre une formation militaire pendant les années de la Belle Époque pour terminer comme soldat de première ligne au Front de l’Yser. Le roman n’est pas larmoyant pour autant. Il contient plusieurs histoires: histoires d’amour filial, d’amour de jeunesse, de la passion pour l’art et de l’affection née avec le temps entre deux époux.
Ce roman est aussi une chronique de l’évolution de la ville de Gand, de la vie quotidienne d’un soldat pendant la Première Guerre Mondiale et de la transmission entre les générations.

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Critique

Chronique d’un (grand) héros de la Grande Guerre qui rêvait de devenir artiste

La dernière page du livre est tournée. Silvia quitte à regret ce merveilleux grand-père, la discrète Gabrielle et Stefan, le petit-fils narrateur. Guerre et Térébenthine nous restitue en couches successives, à la manière d’un peintre, les mémoires du grand-père, Urbain Martien. Elles furent écrites dans trois cahiers légués à Stefan Hertmans, notre auteur, peu avant sa mort en 1981. Le premier est consacré à son enfance à Gand pendant la Belle Epoque, qui ne fut belle que pour quelques-uns. C’était en effet un temps de très grande inégalité sociale. Le travail des enfants était de mise. Urbain Martien eut son corps en laisse dans une fonderie. Son petit-fils se souvient et écrit avec un néerlandais puissant par son rythme et sa musicalité.

« Zo zie ik hem plots voor me staan, al bejaard: hij wil gaan slapen. Hij heeft zijn kieltje, overhemd en onderlijfje afgelegd en ik zie, voor de eerste en enige keer in mijn leven, zijn blote, witte rug. Van zijn schouders tot de holte van zijn rug is de huid bezaaid met donkerblauwe putjes en littekens. hij draait zich om, zegt streng: vort manneke, ga weg. Ik trek de deur dicht. De volgende dag vraag ik hem waar die littekens vandaan komen: uit de oorlog?
De ijzergieterij, zegt hij kort, ik was dertien jaar toen ik daar ging werken.” (bdz.52 in Oorlog en Terpentijn) [1]

À première lecture le ton pourrait être celui d’une enfance misérable à la Charles Dickens. Hertmans évite cet écueil en nous présentant les paradoxes de la vie de son aïeul. D’un côté, il y a le travail permanent pour survivre mais de l’autre, il y a l’énorme affection qui règne au sein de la famille Martien. Avant de devenir orphelin, Urbain assista son père dans ses travaux de peintre de fresques aux motifs religieux. Urbain observait comment son père, dans le silence et la quiétude d’un réfectoire ou d’une église, redonnait clarté aux images pieuses.
Urbain se rappelle aussi de la naissance de sa vocation de peintre, née du contraste entre la laideur des cadavres d’animaux en décomposition de la fabrique de gélatine qu’il a visitée, et la douce lumière de l’après-midi.

« …ce qu’il voit sont des couleurs, des teintes, les transitions les plus subtiles entre la lumière et l’ombre, les gris et le rouge, le sépia et le bleu nuit, le rouge foncé devenu presque noir, le jaune délicat, presque blanc d’un morceau de pelage près d’un museau mort …» (p.123)

Au-delà de la répugnance, naquit en lui le désir puissant de peindre, de revivre les moments silencieux qu’il partagea avec son père, de suivre le chemin de celui-ci.

Pendant les années de l’avant-guerre, deux options se présentaient pour échapper à la pauvreté: soit entrer dans les ordres, soit devenir militaire. Urbain opta pour la seconde. Il fut formé pour mener une guerre napoléonienne, remplie des combats d’homme à homme, où la beauté et la précision de l’escrime seraient en vigueur.

 Le deuxième cahier du grand-père relate la cruelle campagne entre août et novembre 2014, l’enlisement de quatre ans dans le front de l’Yser. En lieu et place, Urbain connaîtra des combats où les combattants de deux fronts avaient perdu toute humanité.

«Un matin, une semaine plus tard, nous entendîmes pleurer un enfant. Un garçonnet d’une dizaine d’années était debout sur l’autre rive. Le commandant nous interdit d’aller le chercher. Carlier dit que c’était une honte, il retira son uniforme, sauta dans l’eau et nagea jusqu’à l’autre côté. Au moment où il voulut tendre la main à l’enfant, celui-ci détala. Les allemands se mirent à tirer avec toutes leurs bouches de feu, nous n’avions aucune idée d’où provenaient les tirs. Carlier tomba à la renverse, roula sur la berge jusque dans l’eau, plongea en profondeur, ne ressortit que lorsqu’il fut arrivé de notre côté. Tout le monde avait suivi la scène en retenant son souffle; Carlier fut hissé à terre, le commandant dit qu’il méritait en réalité une lourde sanction, mais en voyant à quel point le procédé des Allemands nous avait indignés, il en resta là. (…) Cela bouleversait nos pensées et nos sentiments, nous ressentions, le cœur rempli d’angoisse, que nous devenions d’autres hommes, prêts à tout ce que nous avions évité auparavant. » (p. 250- 251)

Urbain fut blessé trois fois et trois fois retourna au front, il sortit du conflit avec le grade de Premier sergent-major. Petit héros, il ne l’était pas; il fut grand par ce qu’il réalisa pendant la guerre et plus tard avec sa famille.

Le troisième cahier relate l’histoire d’amour avec Maria Emelia Ghys qui devint pour Urbain une perspective de soigner ses blessures morales, de fonder un foyer et de réunir deux familles: la sienne et celle de sa future épouse.

« J’ai rencontré une jeune femme divine avec laquelle je peux m’engager dans une union et oublier les atrocités. Je l’ai déjà dit et chanté:
respirer, haleter: sentir sa poitrine se gonfler/ Aime -moi. Etcetera. » (citation de Hertmans à la page p.327)

Les parents Ghys l’adoptèrent de la même manière que la mère d’Urbain adopta Maria Emelia. Las! La grippe espagnole allait l’emporter en laissant Urbain et les parents Ghys meurtris. Les parents Ghys lui proposèrent d’épouser la timide Gabrielle, sœur aînée de Maria Emelia. Urbain, à l’instar de ses contemporains, obéit à cette demande plutôt qu’il ne l’accepta. De cette union naquit une fille pleine de vie et insolente, qui devint la mère de l’auteur.

Dans son roman, Hertmans a réussi une architecture complexe, malgré la difficulté de l’entreprise, en entrecroisant le vécu du grand-père avec le sien. A l’intérieur du livre, il y a aussi le roman de l’élaboration de son livre. L’auteur y analyse la difficulté de restituer ce qui fut, de confronter le paysage d’aujourd’hui à celui d’hier.
Avec une ironie certaine, Hertmans écrit :

«Des aubépines en fleur, des liserons, des boutons-d’or, des massettes, de la tanaisie, mais nulle part un coquelicot, pas de taches rouges dans le vert. ‘No poppies at all in Flanders Fields’. La nature a donc tout de même fait preuve d’un peu de retenue, grâce aux substances chimiques pulvérisées par les agriculteurs. » (p.384)

 L’auteur présente un grand-père qui lui a appris à regarder et par là, à vivre. Un grand-père qui lui légua une montre en or le jour du 12ème anniversaire de Stefan. La montre tomba des mains maladroites du petit-fils.

Bien plus tard, Stefan Hertmans comprendrait qu’en cassant la montre en or du grand- père, il lui vola son temps. En terminant cette lecture, Silvia ne peut qu’écrire: Guerre et Térébenthine rend merveilleusement son temps à son grand-père. Sous une autre forme, cette montre est réparée.

[1] “J’ai par exemple brusquement une vision de lui, quand il était âgé ; il veut aller se coucher. Il a retiré sa blouse, sa chemise et son maillot de corps, et je vois, pour la première et la seule fois de ma vie, son dos blanc et nu. Depuis ses épaules jusqu’au creux de son dos, sa peau est couverte de petits trous bleu foncé et de cicatrices. Il se retourne, me dit d’un ton sévère: allez, mon garçon, va-t’en. Je referme la porte. Le lendemain, je lui demande d’où viennent les cicatrices : de la guerre?

De la fonderie, dit-il brièvement, j’avais quatorze ans quand j’ai commencé à y travailler.» (Traduction de Rosselin Isabelle, p.65, Guerre et Térébenthine).

Additional information

Auteur

Titre

Édition

Collection

Du monde entier

Année

2015

Pages

416

Titre original

Traducteur

Isabelle Rosselin

Langue originale

ISBN

978-2-07-0146338

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