Critique
Les Esclaves oubliés de Tromelin, une bande dessinée par Savoia d’après les recherches menées par les archéologues de l’équipe de Max Guérout et Thomas Romon, nous présente deux récits qui se font écho. D’abord le naufrage du bateau et les 15 ans de survie des naufragés malgaches sur l’îlot de sable – située dans l’Océan Indien et aujourd’hui nommée Tromelin. Le second récit est celui de la vie d’une communauté d’archéologues et du dessinateur-narrateur pendant une campagne de fouilles archéologiques.
Le récit du naufrage est corroboré par les témoignages écrits de survivants européens.
La brève relation des six survivants malgaches, sauvés en 1766, et les campagnes de fouilles menées presque deux siècles et demi plus tard, permettent de percevoir la vie des survivants dans cet îlot. Savoia a réussi magistralement la transmission des données des recherches archéologiques. Son dessin sobre, clair aux personnages expressifs contribue à nous donner une histoire poignante dans laquelle l’inhumanité de la traite d’esclaves est montrée selon le point de vue de la protagoniste Tsimavo, une fillette malgache destinée à l’esclavage.
« Mais l’imagination se limite aux champs de la connaissance. À quoi peut-on bien penser lorsqu’on est emmené de force vers un destin inconnu » (p. 6 et 7)
C’est la question que cette enfant se pose dans la sombre cale du bateau et c’est aussi la question que les quatre campagnes archéologiques menées entre 2006 et 2013 ont tenté de répondre.
Le naufrage en soi coûte la vie à 18 marins de l’équipage et plus de septante malgaches. Au lendemain du naufrage, les survivants se séparent en deux campements distincts sur l’ilot sans relief à la maigre végétation qui est Tromelin.
La boisson récupérée de l’épave est réservée pour les européens. L’eau douce ne coule pas dans l’îlot. La déshydratation augmente encore le nombre de victimes malgaches. Un puits fut creusé. Une eau saumâtre, néanmoins buvable, jaillit. Cette eau et l’abondance des oiseaux et de tortues qui y habitent facilitent la survie des naufragés.
Castellan, le successeur du capitaine de Lafargue, met en chantier la construction d’un navire à partir de tous les matériaux récupérés de l‘épave. Il sollicite l’aide aux Malgaches en leur promettant qu’ils seraient aussi sauvés. Deux mois plus tard le navire part en emportant les européens et en abandonnant 80 malgaches avec des vivres pour quelques semaines, une lettre pour le cas où un navire viendrait à aborder et la promesse de venir les rechercher.
«Sur la plage le silence est accablant. Le vide grandit dans leurs corps à mesure que le navire s’éloigne et dans leurs têtes résonne un proverbe qui ils associeront désormais aux blancs. ‘L’homme mauvais est comme une pierre qu’on jette dans la pente d’un précipice, il ne s’arrête qu’au fond de l’abîme» (p.52)
Les lunes se succédèrent, les malgaches ayant essuyé les coups de vagues d’une mer déchainée durent se résoudre à construire leurs abris en utilisant les pierres mises à nu par les rafales des cyclones. Construire en pierre était sacrilège à leur opinion.
«Les maisons de pierre sont éternelles tout comme la mort, voilà pourquoi elles sont réservées aux tombeaux.» (p.65)
«Tordre les traditions, repousser la peur de la transgression, la vie est à ce prix » (p. 66)
En hommes livres ces survivants constituèrent une communauté qui sut tirer parti des maigres ressources à leur disposition. Le récit de la campagne de fouilles est tantôt empreint d’humour et même d’autodérision tantôt est grave, méditatif – Savoia se demande quelles traces le XXIème siècle laissera-t-il.
Les archéologues découvrent peu à peu un village enseveli sous le sable. Ils désensevelissent une cuisine encore bien fournie de ses ustensiles, de restes humains.
L’auteur est admiratif devant la débrouillardise, l’opiniâtreté et les connaissances de ses compagnons. Cette campagne leur a fourni des réponses et encore bien plus de questions. Ces réponses constituent la base de cette bande dessinée que Silvia vous donne en partage.




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